Le 1er novembre 2017, le Premier ministre russe Dmitry Medvedev et le Premier ministre chinois Li Keqiang ont signé un accord gigantesque en matière de coopération spatiale.

Cet accord concerne six domaines liés à l'espace, tels que l'espace lunaire et l'espace lointain, le développement d'engins spatiaux communs, l'électronique spatiale, les données de télédétection de la Terre et la surveillance des débris spatiaux ("La Chine et la Russie conviennent de coopérer dans le domaine de l'exploration spatiale et lunaire, dans d'autres secteurs",  Li Keqiang et Dmitry Medvedev à la 21ème réunion ordinaire des chefs de gouvernement russe et chinoisGlobal Times02 nov. 2017). Cet accord donne une nouvelle dimension à la coopération déjà massive entre ces deux très grandes puissances. En effet, comme nous le verrons plus loin, la coopération spatiale Russie-Chine est un de facto synergie sur une nouvelle définition du pouvoir industriel et stratégique. Les évolutions de l'industrie spatiale ainsi que la convergence des stratégies d'intelligence artificielle chinoises et russes et des stratégies de développement de robots surdéterminent l'émergence et l'intégration de cette définition.

En effet, le programme spatial chinois repose fortement sur la combinaison de capacités de lancement et de robots autonomes, conçus pour fonctionner sur la Lune (Jean-Michel Valantin “La nouvelle route de la soie de Chine, des puits de pétrole… à la lune et au-delà", The Red Team Analysis Society6 juillet 2015). De même, la Russie s'emploie à renouveler ses capacités spatiales, ainsi que la base industrielle et militaire sur laquelle repose le développement de ses lanceurs et de ses véhicules spatiaux.

De plus, les deux pays veulent développer des atouts spatiaux et s’installer sur la Lune, pour commencer (Yang Sheng, «La Chine envisage 40 lancements spatiaux sans précédent en 2018 », Global Times, 2018/1/4). En attendant, comme nous le soulignerons plus loin, ces convergences technologiques, industrielles et stratégiques s'inscrivent également dans la course au développement de l'intelligence artificielle. En outre, cette convergence des stratégies spatiales chinoise et russe nécessite également la coordination des capacités d’intelligence industrielle, robotique et artificielle, ainsi que des capacités spatiales. Chacune de ces capacités constitue déjà un saut stratégique pour les nations capables de les développer. La convergence de telles capacités n’est qu’une révolution géopolitique.

Ce sont les questions que nous allons explorer dans cette série d’articles.

Dans le premier article de la série, nous examinerons la manière dont la Chine associe à la fois son robot et ses programmes spatiaux, tandis que le développement du robot de la Lune est inscrit dans les robots chinois et dans la révolution actuelle de l'intelligence artificielle. Tout d'abord, nous verrons que le programme Chinese Moon est centré sur le robot. Ensuite, nous soulignerons que la prochaine étape de ce programme est intrinsèquement liée à l'hyper-développement actuel de la robotique et de l'intelligence artificielle en Chine. Enfin, nous nous concentrerons sur les interactions entre les robots, l'intelligence artificielle et les programmes spatiaux et leur rôle dans la transformation actuelle de la Chine en une puissance mondiale à la pointe de la technologie.

Des robots chinois sur la lune

Le programme chinois Space and Moon est en grande partie centré sur les robots. Le 13 décembre 2013, la fusée Chang'e 3 a amené le Yutu Moon Rover près de la Lune, où le véhicule s'est posé doucement. Cet événement a mis en lumière le succès retentissant du programme (“China Moon Probe VIDEO montre l'atterrissage des ongles 'Chang'e' sur une surface lunaire » Le Huffington Post, 17/12/2013). L'atterrissage du rover était la troisième étape des multiples phases du programme chinois Space and Moon, après la mission Chang'e 1, qui a lancé le premier orbiteur lunaire chinois en 2007, et le vaisseau Chang'e 2, en orbite autour de la Lune. avec des capteurs scientifiques, avant d’atteindre le point lagrangien entre Terre et Lune (“Mission de test Chang'e 5", Spaceflight.com, 3 janvier 2018).

Site d'atterrissage lunaire Chang'e-3

Le rover Yutu Moon était opérationnel depuis un an. Puis, en 2014, il est devenu immobile. Il a finalement cessé de fonctionner en août 2016. La durée de vie du mobile de trois ans était beaucoup plus longue que celle attendue par ses créateurs (Jean-Michel Valantin, “La Chine et la nouvelle route de la soie: des puits de pétrole à la Lune… et au-delà", The Red (Team) Analysis Society6 juillet 2015).

Forte de ce succès, l’agence spatiale chinoise prépare l’opération Chang'e 5, qui impliquera le lancement d’un nouveau rover Moon en 2019. (Le lien entre Chang'e 3 et Chang'e 5, le Chang'e 4, est une sonde spatiale, conçue après Chang'e 3, comme une partie redondante de Chang'e 5 qui devrait être lancée en 2018 (Chang'e 4“, Wikipédia)).

Le rover Chang'e 5 sera entièrement automatisé et pourra prélever des échantillons de roche lunaire avant de remonter de la Lune, puis de s’amarrer à un module spatial qui le ramènera sur Terre. Le nouveau rover et son atterrissage sur la Lune sont conçus comme une étape importante vers la création d’une base lunaire chinoise permanente vers 2030. Cette base lunaire sera construite et exploitée par des robots. (Andrew Jones, «La Chine élabore un plan de feuille de route pour les transports à long terme, y compris une navette spatiale nucléaire", Global Times16 novembre 2017 et Kyree Leary, «La Chine vient de révéler son intention de prendre de l'avance dans la course à l'espace et comprend une navette à propulsion nucléaire", Business Insider UK18 novembre 2017).

Dans ce contexte, le succès des nouvelles missions Moon Rover est une brique technologique, opérationnelle et politique très importante pour la Chine.

Robot chinois: de l'intelligence artificielle et de l'industrie à la Lune

En 2013, la clé du succès du rover lunaire chinois, appelé «Jade Rabbit», était que le robot avait été conçu de manière à être aussi autonome que possible une fois posé sur la Lune. Cette capacité d’autonomie doit être considérablement améliorée pour la mission beaucoup plus complexe de Chang'e 5, qui consiste à échantillonner des roches et à les ramener à l’aide d’un robot entièrement automatisé («Mission de test Chang'e 5", Spaceflight.com, 3 janvier 2018).

Champ d'application solaire

Cette question cruciale de l'autonomie de la nouvelle mission robotique Lunar est ancrée dans l'environnement technologique et industriel chinois, défini par la manière dont les robots abordent des tâches d'une complexité croissante, grâce à leur intégration aux capacités d'intelligence artificielle (Jean-Michel Valantin, «La révolution de l'intelligence artificielle chinoise", The Red (Team) Analysis Society13 novembre 2017). En effet, la Chine, aux côtés de sociétés privées américaines, est à l'avant-garde de la double dynamique de développement des robots et de l'intelligence artificielle (Ma Si “Smartening le monde avec des robots ”, China Daily, 2017-09-25).

Cette dynamique est générée par de multiples secteurs, allant des robots industriels aux robots domestiques, tandis que, parallèlement, le gouvernement chinois et les géants de la technologie chinois Baidu, Alibaba, Tencent et Huawei investissent énormément dans le domaine de l'intelligence artificielle (Sarah Hsu, “La Chine investit massivement dans l'intelligence artificielle et pourrait bientôt rattraper les Etats-Unis.", Forbes3 juillet 2017). Ces investissements sont explicitement réalisés afin de faire de la Chine le leader mondial de l'intelligence artificielle au cours des 15 prochaines années. Le gouvernement prévoit d’investir plus de 150 milliards de dollars dans cette entreprise, à laquelle il faudra ajouter un financement privé ("Plan de développement de l'intelligence artificielle de nouvelle génération »(一代 人工智能 发展 et "La Chine a un énorme plan d'intelligence artificielle", Technologie Bloomberg21 juillet 2017).

TOUR DE TENCENT

Cette dynamique chinoise alliant robotique et intelligence artificielle a été officiellement définie par le gouvernement dans le rapport «Made in China» de 2015, qui indique la volonté officielle de faire de la Chine le leader international dans les différents domaines, entre autres, de l'électricité / voiture intelligente, les technologies de l’information, les équipements aérospatiaux et les machines pour l’agriculture, qui sont tous liés à l’IA et à la robotique, sont en fait considérés comme un sous-domaine de l’IA («Fabriqué en Chine 2015" Plan, Le Conseil d'Etat de la République populaire de Chine19 mai 2015 et Jean-Michel Valantin, «Chine: Vers la révolution écologique numérique?", The Red (Team) Analysis Society22 octobre 2017; Hélène Lavoix, “Quand l'intelligence artificielle dominera la géopolitique - Présentation de l'IA“, The Red (Team) Analysis Society, 27 nov. 2017).

Cette politique soutient les partenariats géants ainsi que les fusions et acquisitions entre entreprises chinoises et grandes entreprises étrangères. Par exemple, la gigantesque entreprise chinoise de robotique Midea a maintenant acquis le géant allemand de la robotique industrielle Kuka (Li Xuena, Wang Cixin, Zhang Boling, «Les usines chinoises construisent un pays robotisé", ChinaFile10 mars 2015). En d’autres termes, en développant littéralement une main-d’œuvre robotisée coordonnée par plusieurs niveaux d’intelligence artificielle, la Chine s’installe à la pointe de la productivité industrielle «intelligente» à l’échelle mondiale (Jane Perlez, Paul Mozur, Jonathan Ansfield, «La technologie chinoise pourrait perturber l'ordre commercial mondial", Le New York Times7 novembre 2017). En 2017 seulement, la Chine a produit plus de 120 000 robots («La Chine a produit plus de 100 000 robots industriels au cours des dix premiers mois», Global Times, 2017/12/13).

Cette expertise et cette pratique en croissance exponentielle dans les domaines de la robotique et de l'intelligence artificielle constituent l'écosystème même du développement du rover Chang'e 5 Lunar en tant que robot autonome. En d'autres termes, ce double développement de robots et d'intelligence artificielle et la mise en œuvre du programme chinois Lunar et Deep Space apparaissent comme des moteurs interactifs du développement de la Chine et de sa transformation en une puissance industrielle «intelligente», définie par le croisement entre les robots et la révolution artificielle et une révolution de développement de l'espace. Le robot Chang'e 5 Lunar est à l'intersection de ces dynamiques interactives.

Le programme spatial chinois

En outre, le programme chinois Espace et Lune est également un programme industriel et politique dirigé par la Chine, intégrant, par le biais de la Organisation de coopération spatiale Asie-Pacifique (Bangladesh, Chine, Iran, Mongolie, Pakistan, Pérou, Thaïlande et Turquie) et d’autres partenariats de coopération tels que l’Inde, du matériel industriel, des logiciels et une coopération politique (KS Jayamaran, «L'Inde et la Chine signent un pacte de coopération spatiale » Nouvelles de l'espace, 22 septembre 2014).

Le lancement de la fusée Longue Marche 3B

Comme ces pays ne participent pas directement à la course à l'espace, ni même très loin de celle-ci, à l'exception de l'Iran et de l'Inde, en soutenant le programme spatial chinois, ils deviennent une partie intégrante de l'ouverture du segment espace et lune de la planète. La politique chinoise «de ceinture et de route» à laquelle ils font déjà partie, à l'exception de l'Inde jusqu'à présent. Son programme spatial aide également la Chine à renforcer ses activités de recherche et développement, tout en partageant son succès avec ses partenaires sur les plans politique et industriel. Dans l’intervalle, la Chine a accès à ce «sommet ultime» stratégique que sont l’espace orbital et l’espace lunaire (William Burrows, Cet nouvel océan, 1998)

C’est à la fois dans ce système de coopération internationale défini par la «relation spéciale» Russie-Chine et l’initiative Ceintures et routes ainsi que dans la dimension développement et coopération spatiales que le nouveau partenariat entre la Chine et la Russie révèle toute sa signification géopolitique, à savoir: sujet pour le prochain article de cette série.

A propos de l'auteurJean-Michel Valantin (PhD Paris) dirige le département Environnement et géopolitique de The Red (Team) Analysis Society. Il est spécialisé en études stratégiques et en sociologie de la défense, notamment en géostratégie de l'environnement.

Image sélectionnée: Image annotée du site d’atterrissage approximatif de l’atterrisseur chinois Chang'e-3. Il a été lancé le 1er décembre 2013 à 17h30 UTC et a atteint la surface de la Lune le 14 décembre 2013. Les coordonnées lunaires sont: 44,12 ° N 19,51 ° W. NASA, domaine public.

A propos de l'auteur: Dr Jean-Michel Valantin (PhD Paris)

Dr Jean-Michel Valantin (PhD Paris) dirige le département Environnement et Sécurité de The Red (Team) Analysis Society. Il est spécialisé en études stratégiques et en sociologie de la défense, notamment en géostratégie de l'environnement. Il est l'auteur de "Menace climatique sur l'ordre mondial", "Ecologie et gouvernance mondiale", "Guerre et Nature, Amérique prépare la guerre du climat". "(Guerre et nature: l’Amérique se prépare à la guerre climatique) et de" Hollywood, le Pentagone et Washington ".

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